L'art de négocier
: une acquisition ou une vente d'entreprise
Me Patrice Vachon, avocat*
Coanimateur au séminaire de Transactions
d'achat-vente d'entreprise

Une acquisition
ou une vente d’entreprise engage un processus
complexe de négociation. La négociation
met en avant-scène deux (ou plusieurs)
personnes, tout aussi convaincue l’une que
l’autre, qui ont bien souvent des intérêts
divergents, sinon opposés.
Un bon négociateur doit,
dans ce contexte, posséder diverses qualités
: honnêteté, rigueur, souplesse et
fermeté, selon le moment, vivacité
et ouverture d’esprit, expérience
et maîtrise de soi, créativité
pour dénouer une impasse, etc. Il doit
par ailleurs demeurer calme et posé, ou,
au bon moment, savoir s’enflammer, puis
redevenir calme et posé. Un bon négociateur
est un acteur en soi. Il doit être convaincu
et convainquant.
La négociation engagera
un processus de réflexion et de planification
stratégique. Une enquête préalable
poussée sur l’autre partie et son
dossier sera de mise afin de déterminer
les failles et les points forts de l’autre
partie, ainsi que les préoccupations et
les attentes de son interlocuteur. Il peut engager
un échange musclé entre les parties
ou de la cordialité et de la coopération.
La négociation est également parfois
un jeu de rôle (« good cop/bad cop
»).
Comme
chaque négociation est différente,
on peut aisément conclure qu’on n’aura
jamais fini d’acquérir de l’expérience
dans ce domaine.
Objectif
L’objectif
de cette courte présentation est de fournir
au lecteur quelques conseils pratiques en matière
de négociation dans le cadre d’une
acquisition ou d’une vente d’entreprise.
Processus évolutif
Une négociation
est avant tout un processus évolutif puisqu’il
est rare que les parties s’entendront dès
le premier instant sur les termes et conditions
à débattre. Par ailleurs, dans certains
pays, vous offenserez votre interlocuteur si vous
ne vous engagez pas dans un tel processus de négociation.
Donc, sans plus tarder, voyons quelques principes
et trucs du métier.
Méthodes de négociation
En premier
lieu, tout bon négociateur doit être
en mesure de bien composer et s’adapter
avec les différents styles de ses interlocuteurs.
Dans certains cas, l’approche sera de nature
coopérative alors que dans d’autres
cas, elle sera de nature compétitive.
i) L'approche coopérative
Si une approche coopérative
(de type « win/win ») est retenue,
on privilégiera les intérêts
des deux parties, la relation entre les parties,
la collaboration, la bonne entente, la cordialité
et l’atteinte d’un résultat
mutuellement satisfaisant. On recherchera ainsi
une entente équitable pour les deux parties
(« win/win ») tout en cherchant à
éviter la confrontation.
ii) L'approche compétitive
Par contre, si une approche compétitive
(de type « win/lose ») est engagée,
la relation entre les parties sera de peu d’importance.
Elle sera axée nommément sur la
confrontation et le gain d’une partie, sans
égard à l’autre partie («
win/lose »).
Le choix
d’une approche dépend du dossier
et de ses interlocuteurs. Les deux approches peuvent
mener à de bons résultats, mais
précisons que les résultats seront
préférables et davantage bénéfiques
en recourant à l’approche coopérative
si, notamment, les parties avaient à l’avenir
à continuer à se côtoyer (contrat
d’emploi ou de services, etc.).
Une saine
approche est celle déterminée par
la situation. Chaque dossier étant un cas
d’espèce, surtout en matière
d’acquisition ou de vente d’entreprise,
l’approche coopérative et la négociation
raisonnée favoriseront une solution optimale
pour les parties. Comme elle ne peut être
imposée, ni par l’une ni par l’autre
des parties, elle devra requérir que les
deux parties l’adoptent.
Quatre principes fondamentaux
Quatre
grands principes doivent être retenus dans
tout contexte de négociation. Il faut ainsi
:
i) savoir
dissocier les personnes du problème en
soi;
ii) insister
sur les intérêts plutôt que
sur les positions (éviter une guerre de
tranchée sur une question de principe);
iii) être
créatif et identifier une variété
de possibilités, les mesurer et les comparer
avant de décider quoi présenter
ou soutenir (on peut fonctionner en « escalier
», défendant la meilleure solution
et passant au plan B, puis au plan C, par la suite);
iv) exiger
que le résultat se fonde sur des critères
objectifs (la subjectivité mène
généralement à des conflits).
Une bonne communication
Il faut
également considérer les composantes
suivantes dans le processus de communication qui
s’engage :
i) ce que vous dites (vos mots) : être clair,
bref et précis (« to the point »);
ii) ce que vous voulez dire (votre pensée)
: il faut bien l’exprimer et ne laisser
aucun doute ou ambiguïté;
iii) ce que l’autre entend (sa perception
de vos mots) : l’autre interlocuteur comprend-il
bien votre position?
iv) ce que l’autre pense que vous avez dit
(sa compréhension) : son interprétation
de votre pensée en fonction de vos mots,
de sa personnalité et de son émotivité
reflète-t-elle votre pensée?
Ce que vous devez connaître
Avant
même de s’engager dans un processus
de négociation, vous devez :
i) connaître les décideurs et les
décideurs derrière ceux-ci;
ii) chercher à négocier directement
avec ces décideurs, sans faire perdre la
face à votre interlocuteur;
iii) mesurer le bon moment pour faire des propositions
ou des compromis;
iv) connaître les intérêts
en jeu, de part et d’autre;
v) identifier les points à régler;
et
vi) composer avec ceux-ci selon leur ordre d’importance
et de manière à satisfaire les intérêts
en jeu.
Les positions et les intérêts
des parties
L’un
des problèmes fondamentaux se retrouve
bien souvent, non pas en regard des positions
que prennent les parties, mais bien du conflit
entre leurs besoins, leurs désirs, leurs
préoccupations, leurs attentes et leurs
craintes. Ce sont les intérêts des
parties qui les motivent.
Il est d’ailleurs plus facile de réconcilier
des intérêts que des positions et
il faut éviter à tout prix de se
lancer dans des guerres de principe. Il faut également
éviter d’adopter une position ferme
par laquelle on soutient que « notre offre
est finale et non négociable ».
Il est par ailleurs important de bien connaître
et d’évaluer l’importance des
besoins qui motivent la position de l’autre
partie. En somme il faut savoir bien se préparer
à la négociation, connaître
ses besoins, anticiper les besoins de l’autre
partie et se fixer des objectifs :
i) Qu’est-ce que je veux retirer de cette
négociation?
ii) Pourquoi est-ce important pour moi (ou mon
client)?
Il faut également bien connaître
le contexte dans lequel les négociations
s’engagent et avoir une pleine maîtrise
des faits entourant le dossier.
Les techniques de réponses
i) On
peut, bien entendu, répondre à une
question de notre interlocuteur par l’affirmative
: le « oui »!
ii) On peut également répondre par
une question :
a. « Qu’est-ce qui arriverait si…?
»;
b. « Pouvez-vous m’expliquer en quoi…?
»;
c. « Je comprends mal votre préoccupation,
pouvez-vous m’expliquer …? »;
d. Il est à noter à cet égard
que la question peut être ouverte, fermée
ou miroir.
iii) On peut répondre par un silence :
Notez qu’il s’agit d’une tactique
parfois fort utile :
a. Elle assure un temps de réflexion;
b. Elle met de la pression sur l’autre partie;
c. Elle est une réaction par excellence
à la colère ou à des propos
fâcheux;
d. Elle peut également déstabiliser
l’autre partie.
iv) On peut aussi répondre par la négative,
bien que le « non » soit généralement
à proscrire.
Les trois règles
d'or en matière de négociation
Schématiquement,
trois règles d’or doivent être
respectées en matière de négociation
(la règle des trois « P »)
1. Se préparer -
«Prepare yourself»!
Vous devez
avoir un plan de match préparé à
l’avance. On ne va jamais à «
la pêche ». Ce plan doit être
communiqué aux membres de votre équipe.
Il faut connaître ses points forts et ses
points faibles et ne jamais, jamais, jamais …
improviser, sauf lorsque requis, à titre
exploratoire, pour dénouer une impasse.
Il ne
faut jamais lancer une affirmation sans qu’elle
ne puisse être soutenue. Il ne faut pas
non plus faire d’affirmations gratuites.
Vous devez être passé maître
dans la gestion du climat. Vous devez donner le
ton dès le début ou rapidement vous
adapter au contexte et au ton de votre interlocuteur.
Vous devez
être cordial tout en étant sérieux
et respectueux. Vous devez savoir vous adapter
à toute situation, contexte ou milieu,
tout en gardant votre calme en tout temps. L’approche
« Good cop/bad cop » entre les partenaires
peut parfois atteindre des résultats intéressants.
Vous devez
également savoir choisir le bon moment
pour ajourner une séance de négociation
et persévérer tant que des acquis
sont possibles. Par ailleurs, choisir le bon moment
de se retirer chacun de son côté
pour mieux revenir lors d’une séance
de négociation est une stratégie
qui peut porter fruits. Elle peut notamment permettre
à la poussière de retomber si les
négociations s’enlisent ou tournent
au vinaigre.
2. Sonder le terrain -
«Probe»!
Vous devez
savoir écouter (« le silence est
d’or! »). Vous devez par ailleurs
chercher à questionner l’autre partie
et la faire parler. Par exemple, « Pourriez-vous
m’expliquer votre raisonnement afin de me
permettre de mieux comprendre votre position ou
la relayer à mon client? ». Il faut
également savoir découvrir, dès
que possible, les limites de l’autre partie
: ce qui est négociable, ce qui ne l’est
pas, ce qui est envisageable, ce qui ne l’est
pas.
Vous devez
savoir identifier les cordes sensibles et éviter
que l’autre partie ne perde la face.
3. Proposer - «Propose»!
Vous devez
être créatif pour être en mesure
de dénouer une impasse (ceci est tout un
« art » en soi!). Vous devez savoir
trouver, puis proposer une solution, à
titre exploratoire d’abord. Vous raffermirez
la proposition par la suite. Vous devez conserver
une position de repli en cas d’impasse et
savoir vous compromettre au bon moment, tout en
vous mouillant … graduellement.
Vous devez
être patient, laisser parler l’autre
partie (qui s’essoufflera assurément
jusqu’à ce qu’elle se répète)
et prendre votre temps!
Un acheteur
qui sent la nervosité du vendeur ou son
impatience à régler rapidement la
transaction se servira de cette attitude ou de
ces préoccupations à son avantage.
Vous devez
passer maître dans l’art de la conciliation
et de la communication et vous devez savoir est
bref et concis.
Vous devez
également regarder avant de sauter. Par
exemple, un vendeur doit savoir étudier
le terrain, connaître l’acheteur,
connaître ses interlocuteurs, identifier
un « bluff » d’une situation
réelle. Le vendeur cherchera à savoir
si l’acheteur a encore une marge de manœuvre.
Dépersonnaliser
les discussions!
Vous devez
savoir dépersonnaliser les discussions.
C’est d’ailleurs l’une des raisons
pour lesquelles un vendeur, personnellement, n’est
pas la bonne personne pour négocier directement
avec un acheteur et vice versa. L’intervention
de tiers négociateurs est toujours une
bonne stratégie car elle permet, notamment,
de conserver une position de repli (« Fall
back position ») en cas d’impasse!
Un «
plan B » sera également toujours
utile. Il faut être toujours en avant des
coups et de la parade : prévoir les gestes
prochains de l’autre partie, tout comme
s’il s’agissait d’une partie
d’échecs.
Qualité
d'un bon négociateur
Finalement,
un bon négociateur connaît toute
une série de trucs et les a acquis avec
le métier, le temps et l’expérience.
Il se fie à son intuition. Il maîtrise
à fond son dossier et tente d’en
connaître le plus possible sur son interlocuteur
et sur le dossier de son interlocuteur. Il est
calme, posé et réfléchi …
et doit le demeurer! Il est passé maître
dans l’art d’anticiper les réponses
et les arguments de l’autre partie et d’y
répondre habilement.
Le métier
de négociateur s’apprend «
dans le feu de l’action » et en regardant
d’autres interlocuteurs négocier.
Les conseillers juridiques sont invariablement
de bons négociateurs puisqu’ils passent
un temps considérable de leur pratique
à ce faire. Nous
espérons que cette courte présentation
aura su vous plaire et vous aider dans votre prochaine
négociation.
Pour apprendre
davantage sur la négociation entourant
l'achat/vente d'entreprise, ne manquez pas notre
séminaire intitulé «Transactions
d'achat/vente d'entreprise», les jeudi
et vendredi, 21 et 22 avril 2005, donné
au Centre de perfectionnement de Hec Montréal.
(Cliquez
ici pour plus d'informations)
* Associé senior chez Heenan
Blaikie (www.heenanblaikie.com), spécialiste
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