LES MANUFACTURIERS CANADIENS DE VÊTEMENTS ET LA CONCURRENCE ASIATIQUE*

Les derniers mois n’ont pas été tendres pour l’industrie canadienne du vêtement. Les fermetures d’usine et les licenciements sont devenus légion dans ce secteur manufacturier, les dirigeants n’ayant pas trouvé d’autres alternatives pour contrer une concurrence étrangère de plus en plus importante, provenant surtout de la Chine mais également d’autres pays de l’Extrême-Orient, tels que la Thaïlande, le Cambodge et le Bangladesh.

À titre d’exemples, au début du mois de janvier dernier, l’entreprise Genfoot, fabricant des bottes Kamik, annonçait la fermeture de ses opérations à Contrecoeur de même que le déménagement de ses activités d’assemblage en Chine et ce, dès le mois de février 2004, afin d’accroître sa marge de profit.

Au cours de la seconde semaine de mars, le manufacturier saguenayen de vêtements Aventure Nord-Zone se plaçait sous la protection de la loi sur les faillites. Fabricant de vêtements de plein air pour enfants et adolescents, le manufacturier est aux prises avec deux problèmes significatifs : des dettes de quelque 770 000 $ ainsi qu’une forte concurrence du côté de l’Asie.

Par ailleurs, le 11 avril dernier, l’unique fabricant de denim au Canada, Swift Denim, filiale canadienne de la société américaine Textile Maker Galey & Lord, procédait au licenciement de 600 de ses 800 travailleurs de son usine de Drummondville, la société mère ayant décidé de transférer ses activités de tissage à son usine de Colombus aux États-Unis afin de rationaliser sa production de denim.

Il ne fait pas de doute que le secteur canadien et québécois du vêtement fait face à un défi de taille depuis la fin des années 80, période au cours de laquelle le protectionnisme accordé aux industries nationales a cédé le pas en faveur d’une politique d’ouverture progressive des marchés. L’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis en 1989 suivi, en 1994, de l’Accord de libre-échange nord-américain ont eu un impact déterminant, parfois positif, souvent désastreux, sur l’avenir des entreprises canadiennes et québécoises du vêtement. Certaines sociétés canadiennes, telles les Vêtements Peerless, Western Glove Works et A & R Dress ont indéniablement tiré avantage des occasions d’affaires offertes par ces ententes bilatérale et trilatérale. D’autres sociétés canadiennes ont moins bien réussi cependant.

Le coup le plus dur est survenu en 1995, avec l’entrée en vigueur de l’Accord sur les textiles et les vêtements (ATC) adopté par les États membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans le cadre du cycle d’Uruguay. L’ATC est venu sonner le glas de l’Accord multifibres. Tous les pays membres de l’OMC se sont en effet engagés à démanteler cette entente d’exception, en vigueur depuis 1974, par l’entremise de laquelle les pays traditionnellement industrialisés s’étaient arrogés le droit d’imposer aux pays nouvellement concurrentiels, tels que les Philippines, Singapour ou Taiwan, des quotas sur le volume des produits du textile et du vêtement importés afin d’atténuer les perturbations causées par l’entrée de ces produits sur les marchés des pays importateurs. Échelonné sur une période de dix ans, ce démantèlement prendra fin le 1er janvier 2005.

Cette levée des quotas vient s’ajouter aux autres mesures de libéralisation des échanges adoptées par le gouvernement canadien au cours des dernières décennies en faveur des produits importés de pays en développement.

Ainsi, en vertu du tarif de préférence général (TPG), plus de 180 pays bénéficient depuis 1974 de réductions tarifaires supérieures au taux de la nation la plus favorisée ce qui, concrètement, se traduit par des droits de douane sinon nuls, à tout le moins peu élevés, sur la grande majorité des produits visés par le Tarif des douanes.

De plus, à l’instar de la plupart des pays industrialisés, le Canada a instauré en 1983 le Tarif des pays les moins développés (TPMD), en vertu duquel est accordé un traitement tarifaire préférentiel plus avantageux que le TPG aux marchandises des quatre-huit pays désignés comme les moins développés (PMD) selon les critères appliqués par les Nations Unies.

La portée du TPMD a par ailleurs été significativement élargie le 1er janvier 2003, conformément à un engagement pris au sommet du G-8 tenu en 2002 à Kananaskis. Le Canada octroie désormais un accès en franchise de droits de douane et sans quota à la quasi totalité des produits importés de ces PMD, ce qui inclut les textiles et les vêtements.

Certains PMD ont su profité de ce nouveau programme. Ainsi, à la fin de 2003, les exportations de vêtements du Cambodge à destination du Canada avaient grimpé de 328 % pour une valeur de 83 millions de dollars tandis que celles du Bangladesh avaient augmenté de 115% pour une valeur de 303 millions de dollars.

Le 23 mars dernier, la Chambre des communes adoptait le projet de loi C-21, modifiant le Tarif des douanes de manière à prolonger jusqu’au 30 juin 2014 le TPG et le TPMD. L’examen du projet de loi par les membres du Comité permanent des finances a donné l’occasion à des représentants de l’industrie canadienne du vêtement de suggérer l’adoption de deux mesures gouvernementales destinées à rehausser la compétitivité des membres de cette industrie qui constitue, au Canada, le dixième secteur manufacturier en importance avec environ 85 000 travailleurs en 2003, dont près de 50 000 au Québec. La première mesure consisterait en une élimination immédiate de tous les droits de douane sur les intrants utilisés dans la fabrication des vêtements au Canada (note 1). De nature temporaire, la seconde viserait à suspendre l’échéance des décrets de remise des droits de douane prévue le 31 décembre 2004 (note 2).

Outre ces mesures gouvernementales, d’autres stratégies sont suggérées afin de permettre à l’industrie canadienne du vêtement de faire face à l’entrée des produits de la Chine, du Bangladesh, du Cambodge, de l’Inde et des autres pays en développement sur le marché canadien : innover i.e. développer des créneaux particuliers; accroître la qualité du service; profiter au maximum de la proximité géographique du marché américain; mais ne pas compter sur la faiblesse du dollar canadien.

Soient-elles multilatérales, régionales, bilatérales ou unilatérales, les mesures de libéralisation des échanges implantées depuis les quinze dernières années ont altéré significativement l’environnement commercial à l’intérieur duquel évoluent les entreprises canadiennes et québécoises de l’industrie du vêtement. Celles-ci sont pleinement conscientes de la menace qui les guette : à défaut d’adopter de nouvelles stratégies de fabrication et de mise en marché de leurs produits, elles sont vouées à disparaître.

* Texte écrit par Me Sophie Dufour, avocate chez Desjardins Ducharme Stein Monast dans le domaine du droit commercial international.

Pour rejoindre Me Sophie Dufour, par courriel sophie.dufour@ddsm.ca

Notes:

1. Les tissus constituent les principaux intrants dans la fabrication d’un vêtement. Leur coût représente entre 50% et 75% du total des coûts des facteurs de production. Les fabricants-importateurs canadiens de tissus pourraient réduire leurs coûts de manière significative s’ils pouvaient les importer en franchise de douane. En outre, en raison des avantages tarifaires préférentiels accordés aux PMD en vertu du TPMD, tel que modifié le 1er janvier 2003, certaines iniquités peuvent survenir. Par exemple, un manufacturier établi au Bangladesh qui achète du tissus en Chine, confectionne un vêtement au Bangladesh et exporte le produit fini au Canada n’a pas à payer de droits de douane ni à respecter de quota. À l’inverse, si un manufacturier canadien importe le même tissus directement au Canada, fabrique le même vêtement dans ses ateliers au Canada par l’entremise de ses travailleurs canadiens et le vend sur le marché canadien, il devra payer entre 8 % et 14 % de droits de douane sur le tissus importé de la Chine. Ces motifs amènent l’industrie canadienne du vêtement à réclamer une exonération douanière sur les tissus et les autres intrants importés en vue de leur utilisation dans la fabrication des vêtements conçus au Canada.

2. Ces programmes de remise de droits ont notamment été créés pour aider les fabricants-importateurs de vêtements à neutraliser l’accroissement de la concurrence des produits importés des pays à bas salaires, au fur et à mesure de l'élimination graduelle des quotas en vertu de l'ATV. Les fabricants-importateurs canadiens bénéficiaires de ces programmes ont ainsi le droit d'importer certaines quantités de vêtements ou de tissus en franchise de douane afin de compléter leur production nationale. Les programmes de remise de droits doivent prendre fin le 31 décembre 2004.